mardi 6 juin 2017

Ninon de Lanclos (1623-1705)


Anne de Lanclos (l'orthographe Lenclos qui est habituellement utilisée est fautive) était la fille d'un fier-à-bras "impie et ami du plaisir", dont la principale qualité était de jouer remarquablement du luth. Il existe au Cabinet des estampes des musées d'Etat de Berlin un admirable recueil, illustré de dessins attribués à Abraham Bosse, comprenant diverses pièces de luth composées par Denis Gaultier, parmi lesquelles un Tombeau de M. de Lanclos et La consolation des amis de M. de Lanclos. Henri de Lanclos sut transmettre à sa fille son amour de la musique, et du luth en particulier, talent qui permit à la jeune fille peu fortunée d'être appelée à jouer dans les salons du Marais et de commencer à nouer d'utiles relations dans la bonne société. C'est très probablement dans l'un de ces salons qu'elle fit la connaissance de son premier protecteur, Jean Coulon, conseiller au Parlement, et, peu après, du second, d'Aubijoux, lieutenant du Roi en Languedoc et gouverneur de Montpellier. Ainsi s'amorça sa carrière de courtisane, qu'elle sut habilement parer des qualités d'élégance et de savoir-vivre, au point de se voir confier par des courtisans l'éducation sentimentale et sexuelle de leurs fils. C'est à cette époque qu'elle choisit de se faire appeler Ninon, peut-être sous l'influence de la Nanna de l'Arétin. On sait par Tallemant des Réaux qu'elle classait ses soupirants en trois catégories : les payeurs, les martyrs et les favoris. Sa "manière jolie de faire l'amour", ses dons de musicienne, sa culture sans doute réduite mais sincère (elle était fervente lectrice de Montaigne) lui permirent de conforter une certaine position sociale. Mais elle n'échappa pas, dans les années 1650, au climat de pruderie encouragé par la Reine Anne d'Autriche, sous l'influence de la Compagnie du Saint-Sacrement. Elle fut arrêtée et conduite dans une institution, les Madelonnettes, où l'on enfermait les femmes de mauvaise vie, puis dans un couvent à Lagny où elle reçut - première consécration - la visite de Christine de Suède (septembre 1656).
Très liée au milieu précieux (Mlle de Scudéry fit son portrait dans Clélie sous le nom de Clarice) et au milieu libertin (Scarron), elle s'installa en 1658 rue des Tournelles (actuel numéro 36) où elle vécut quarante-huit ans. Ses bons mots, son "humeur vituperosa" (Tallemant), le charme de sa société amplifièrent sa renommée. Son grand amour fut sans aucun doute le marquis de Villarceaux avec lequel elle eut un fils qu'elle n'éleva pas elle-même mais qu'elle n'abandonna jamais, se souciant jusqu'à sa mort de lui assurer une vie honorable et des revenus suffisants. Ce fils, qui deviendra le chevalier de La Boissière, fit toute sa carrière dans la Marine à Toulon ; il fut reconnu par son père. Villarceaux, dès la fin de sa passion pour Ninon, se mit à courtiser son amie Mme Scarron, qui ne fut pas indifférente.
En 1671, Ninon se lia avec Charles de Sévigné, fils de la marquise, des années après avoir été la maîtresse de son père. Beau mais nonchalant, il lassa Ninon qui le quitta comme le raconte Mme de Sévigné à sa fille (22 avril 1671) : "Ninon l'a quitté. Il était malheureux quand elle l'aimait ; il est au désespoir de n'en être plus aimé, et d'autant plus qu'elle n'en parle pas avec beaucoup d'estime : C'est une âme de bouillie, dit-elle, c'est un corps de papier mouillé, un coeur de citrouille fricassé dans de la neige."
Ses amitiés avec Mme de La Sablière, avec Saint-Evremond, qui lui dédia son traité Sur la morale d'Epicure, rendent compte de son goût pour la pensée libre de toute contrainte religieuse, même si elle s'efforça, à la fin de sa vie, de sauver les apparences et d'échapper à l'accusation d'impiété. Elle mourut en 1705, après avoir pris soin de réserver une place pour son tombeau dans l'église Saint-Paul, sa paroisse.


Bibl. : Roger Duchêne, Ninon de Lenclos, Fayard, 1984.


Jacques II, roi d'Angleterre


"A qui appartiennent ces cendres ? Les vents n'en savent rien."
Chateaubriand, Vie de Rancé

Jacques II (Londres, 1633 - Saint-Germain-en-Laye, 1701), fils de Charles 1er et d'Henriette de France, succède à son frère Charles II en 1685. "Convaincu de sa légitimité de droit divin, il considère comme un devoir sacré de redonner aux catholiques la liberté de culte et d'accès à toutes les charges, sans voir que la plupart de ses sujets identifient le papisme à l'arbitraire" (Guy Boquet). Cherchant à imposer la "déclaration d'indulgence" visant à établir la liberté de conscience, il se heurte à l'hostilité des anglicans et des tories tandis que Guillaume d'Orange, qui a épousé Mary, fille de Jacques II, multiplie les contacts avec les opposants au roi. Guillaume d'Orange débarque à Torbay en novembre 1688, ralliant à lui la plupart des généraux. Avec la tacite complicité de Guillaume, Jacques II s'enfuit en France où Lauzun avait déjà conduit la reine et son fils. Louis XIV l'installe en grande pompe à Saint-Germain tandis que le parlement considère qu'il a abdiqué et offre la couronne à Mary et Guillaume (février 1689). Malgré une tentative de reconquête en Irlande, Jacques II ne retrouvera jamais son trône et Louis XIV doit reconnaître Guillaume comme roi d'Angleterre par la Paix de Ryswick en 1697. Jacques II mène alors une vie austère, coupée de retraites à la Trappe ou chez les bénédictins.
Chateaubriand, dans sa Vie de Rancé, évoque à plusieurs reprises le roi déchu et cite l'abbé de la Trappe lui-même : "On est inexorable, dit Rancé, pour ceux qui n'ont pas la fortune de leur côté." Un peu plus loin il écrit : "On conservait à la Trappe les portraits de Sa Majesté britannique ; il était là conservé dans son écrin d'oubli. Dans sa jeunesse, Charles X vint apprendre à la Trappe la pénitence de Jacques II. La Trappe elle-même s'ensevelit sous ses ruines, puis elle a été déblayée ; mais que sert, après un demi-siècle, de relever un vaisseau naufragé, quand ceux qui l'avaient chargé de leur fortune et de leurs espérances ne sont plus?"
C'est précisément sous Charles X que furent retrouvées les entrailles de Jacques II lors des travaux de reconstruction de l'église paroissiale de Saint-Germain-en-Laye. Charles X fit replacer la boîte en plomb sous un monument de marbre, avec une épitaphe. Le corps du roi d'Angleterre, aussitôt après sa mort, avait été conduit aux Bénédictins anglais à Paris, rue Saint-Jacques. Son tombeau, surmonté d'un dais, disparut en 1793.




dimanche 4 juin 2017

Premières représentations du 6ème épisode des Mémoires de M. le duc de Saint-Simon


Mesdames, Messieurs,

Le 6ème épisode de notre adaptation des Mémoires de M. le duc de Saint-Simon sera créé ce mois de juin à Paris. Voici le calendrier de ces 4 premières représentations :

Vendredi 16 et samedi 17 juin à 20h00
chez Agnès Brabo, avenue du Maine à Paris 14ème

Samedi 24 juin à 20h00
chez Brigitte et Pierre Prades, cité Riverin à Paris 10ème

Vendredi 30 juin à 20h00
chez Roseline, rue Jean-Pierre Timbaud à Paris 11ème


La capacité d'accueil, pour chacune de ces soirées, étant très limitée, je vous prie de bien vouloir toujours réserver en envoyant un courrier électronique à wdellarocca@yahoo.fr



Le Maréchal de Villars




Philippe d'Orléans




Ninon de Lenclos

mercredi 8 février 2017

Rancé, le traître et la trahison


Saint-Simon évoquant sa volonté de faire peindre par Rigaud le portrait de Rancé, abbé de La Trappe, sans que celui-ci en ait conscience, décrit avec une culpabilité gourmande la stratégie développée pour venir à bout de son projet. Tardivement éclairé par l'aveu du fautif, Rancé "en fut peiné à l'excès, touché et affligé ; toutefois il ne put me garder de colère : il me récrivit que je n'ignorais pas qu'un empereur romain disait qu'il aimait la trahison, mais qu'il aimait {lapsus calami pour "haïssait"} les traîtres ; que, pour lui, il pensait tout autrement, qu'il aimait le traître, mais qu'il ne pouvait que haïr sa trahison" (Pléiade, I, p. 337).

L'auteur fait ainsi référence au propos de l'empereur Auguste rapporté par Plutarque dans la Vie de Romulus (XVII, 3) : "Antigone, roi de Macédoine, n'est pas le seul, probablement, qui ait dit qu'il aimait ceux qui trahissent, mais qu'il détestait ceux qui ont trahi ; ni César {= Auguste}, à propos du Thrace Rhymitalcès : "J'aime la trahison, mais je hais le traître." C'est une disposition commune à tous ceux qui usent des méchants comme du venin et du fiel de certains animaux : quand on a besoin d'eux, on est bien aise de les trouver, mais on déteste leur malice, quand on en a eu ce qu'on voulait."

A propos de ce passage de Saint-Simon, Yves Coirault relève que dans ses Mémoires du chevalier de Gramont, Hamilton écrit : "Il y a des occasions où l'on déteste les traîtres tandis que l'on profite de la trahison." Ces Mémoires, publiés en 1713, figurent dans la bibliothèque du duc de Saint-Simon, comme nous l'apprend Philippe Hourcade dans son ouvrage La Bibliothèque du duc de Saint-Simon (éditions Classiques Garnier, 2010, p. 123). Le même auteur signaler p. 121 la présence parmi les livres du duc de la traduction par César Oudin et François de Rosset de l'Histoire de l'admirable Dom Quichotte de la Manche, dans une édition de 1713.

Or au chapitre XXXIX de la première partie, Cervantès écrit à propos de Pagan Doria, chevalier de Saint-Jean, capturé par les Arabes au fort de La Goulette près de Tunis lors des affrontements entre Turcs et Chrétiens : "Ce qui rendit sa fin plus lamentable encore, c'est qu'il fut tué par les Arabes auxquels il s'était fié, voyant que le fort était perdu, et qu'ils lui avaient offert de le mener, en habit de Maure, jusqu'à Tabarka {...} ; ces Arabes lui coupèrent la tête et la portèrent à l'amiral de la flotte turque, qui appliqua à leur endroit notre proverbe castillan : "La trahison plaît, mais le traître fait horreur" ; car, dit-on, l'amiral fit pendre ceux qui lui apportèrent ce présent, parce qu'ils ne lui avaient pas amené l'homme vivant."

Ainsi de Tacite (Annales, I, 58) à Schiller (La Mort de Wallenstein, IV, 8 : "Le meurtre peut quelquefois plaire aux rois, mais jamais le meurtrier."), historiens et écrivains furent nombreux à s'inspirer de l'apophtegme de Plutarque.





mardi 7 février 2017

Villars, Saint-Simon et Proust


Louis-Hector, marquis puis duc de Villars (1653-1734), bien malmené par Saint-Simon, est en revanche loué par Voltaire dans son Siècle de Louis XIV pour avoir sauvé la France à Denain en 1712. La dot de son épouse, Jeanne-Angélique Roque de Varengeville, lui permet d'acquérir Vaux-le-Vicomte dès 1701. Fougueux et vantard, aimé de ses soldats, il n'oublie jamais ses intérêts et devient fort riche. Vainqueur des Impériaux à Höchstädt en 1703, il est envoyé l'année suivante dans les Cévennes pour écraser la révolte des camisards ; il en est bientôt proclamé le "pacificateur". Sa victoire à Denain sur le prince Eugène de Savoie et les troupes alliées contre la France permet à Villars de négocier au nom du Roi le traité de Rastatt qui consolide le fameux "pré carré". Le Roi confie à Villars le gouvernement de Provence ; il servira efficacement le Régent puis Louis XV jusqu'à sa mort en 1734. L'hôtel de ville d'Aix-en-Provence abrite sa statue superbement exécutée par Guillaume Coustou (1714). 




Le portrait du maréchal de Villars est l'un des plus célèbres des Mémoires et tout fervent lecteur de Saint-Simon garde à l'esprit la musique si particulière de l'ouverture : "C'était un assez grand homme brun, bien fait, devenu gros en vieillissant sans en être appesanti, avec une physionomie vive, ouverte, sortante, et véritablement un peu folle..."

Le crescendo des adjectifs indiquant le caractère extraverti du personnage frappe d'autant plus qu'il s'achève sur un adjectif verbal ("sortante"), inhabituel dans un tel contexte, et une appréciation subjective traduisant le débordement du modèle et la stupéfaction du spectateur. 

Il est intéressant de relever dans A la Recherche du temps perdu au moins trois passages où l'on peut déceler l'influence directe de ce portrait célèbre. Le premier, source des deux autres, concerne un propos de la duchesse de Guermantes parlant du baron de Charlus : en visite chez Mme de Villeparisis, le Narrateur rencontre le duchesse de Guermantes qui lui demande des nouvelles de Robert de Saint-Loup. Enhardi par l'amabilité de la duchesse, le Narrateur lui confie connaître aussi M. de Charlus, ce qui ne manque pas de surprendre Oriane de Guermantes : "Quel cachottier que ce Mémé... Nous lui avons parlé longuement de vous, il nous a dit qu'il serait très heureux de faire votre connaissance, absolument comme s'il ne vous avait jamais vu. Avouez qu'il est drôle ! et, ce qui n'est pas très gentil de ma part à dire d'un beau-frère que j'adore et dont j'admire la rare valeur, par moments un peu fou ?" (Le Côté de Guermantes II, Le Livre de poche, pages 109-110).

Le Narrateur reprend lui-même quelques lignes plus bas, mais cette fois à son propre compte, l'appréciation de la duchesse : "Je m'avisai que non seulement par les choses qu'il disait, mais par la manière dont il les disait, M. de Charlus était un peu fou."

Il semble d'autant plus évident que le propos prêté à la duchesse soit issu, sans qu'elle en ait conscience, de Saint-Simon, que son goût artistique et littéraire fut profondément influencé par son grand ami Swann, dont on connaît depuis l'évocation de ses visites à Combray l'admiration profonde pour l'auteur des Mémoires. Proust suggère ainsi une filiation spirituelle reliant Swann au Narrateur par l'intermédiaire de la duchesse et de Charlus lui-même, dont il est dit ailleurs qu' "il se faisait, d'après Saint-Simon, des espèces de tableaux vivants" (Sodome et Gomorrhe, Le Livre de poche, page 367).

Proust fera ensuite plusieurs allusions à ce jugement de Mme de Guermantes sur son beau-frère : ainsi, lorsqu'au début de Sodome et Gomorrhe, le Narrateur, témoin de la première rencontre de Charlus avec Jupien dans la cour de l'hôtel de Guermantes, après avoir décrit le jeu d'approche et de séduction du bourdon et de l'orchidée, évoque la nature "orgueilleuse et un peu folle" du baron "comme disait Mme de Guermantes" (Sodome et Gomorrhe, Le Livre de poche, page 14).

La troisième allusion directe au portrait de Villars est une reprise dans Le Temps retrouvé de cette conversation initiale : le Narrateur évoque le moment où il prend connaissance, après la mort de Charlus, d'une lettre que celui-ci lui avait écrite sans la lui avoir jamais fait parvenir, concernant le jeune violoniste Morel dont il avait envisagé le meurtre. "Alors je compris la peur de Morel ; certes il y avait dans cette lettre bien de l'orgueil et de la littérature. Mais l'aveu était vrai. Et Morel savait mieux que moi que le "côté presque fou" que Mme de Guermantes trouvait chez son beau-frère ne se bornait pas, comme je l'avais cru jusque là, à ces dehors momentanés de rage superficielle et inopérante" (Le Temps retrouvé, Le Livre de poche, page 146).

Cette reprise, légèrement différente dans sa formulation, le "un peu fou" devenant "presque fou", confère à la remarque de Mme de Guermantes, que l'on pouvait d'abord juger superficielle et pittoresque, une profondeur nouvelle et inquiétante. 

Il n'est pas impossible que la même source littéraire soit à l'origine de la "perpétuelle hilarité invitante" de M. d'Argencourt, évoqué précisément lors de la fameuse matinée chez la princesse de Guermantes, à propos de M. de Charlus "foudroyé et poli". Lui-même métamorphosé en "moribond-bouffe d'un Regnard exagéré par Labiche", d'Argencourt, autrefois cruel pour le Narrateur, sert "comme dans une oraison funèbre ou un cours en Sorbonne, à la fois de rappel à la vanité de tout et d'exemple d'histoire naturelle" (Le Temps retrouvé, Le Livre de poche, page 291).

Lointain écho à la "physionomie... sortante" de Villars, cette "hilarité invitante" frappe d'une note saint-simonienne le propos désenchanté du Narrateur.

vendredi 9 septembre 2016

Petite défense de M. de Saint-Simon (à l'usage de ceux qui estimeraient à tort qu'il pourrait en avoir besoin)


Les représentations des épisodes des Mémoires de Saint-Simon interprétés par William della Rocca sont le plus souvent suivies d'un petit buffet auquel chaque spectateur a gentiment contribué et qui permet aux uns et aux autres d'échanger leurs impressions, de féliciter ou de critiquer le comédien, de poser toutes sortes de questions. Beaucoup savent que j'ai contribué au choix des textes et s'adressent à moi pour éclaircir tel mystère réel ou supposé.  
Il n'est guère raisonnable d'espérer que chaque spectateur soit d'emblée parfaitement informé de l'identité de Monsieur, de Madame, de Monseigneur ou de la liste des bâtards de Louis XIV. Le petit programme envoyé par courriel à chacun a pour but d'apporter un certain nombre d'informations mais celles-ci, trop rapidement lues, peuvent être oubliées ou s'avérer insuffisantes.

Outre ces demandes ponctuelles de renseignements auxquelles je réponds dans la limite de mes compétences, je suis régulièrement surpris d'entendre de la bouche de personnes pourtant instruites de rares mais persistantes variations sur le thème : qui peut s'intéresser à toutes ces petites histoires aujourd'hui ? Les réactions de ce genre, bien que, fort heureusement, très minoritaires parmi l'ensemble du public, peuvent êtres réparties en deux catégories à peu près aussi nombreuses : celles qui récusent tout intérêt à ce ramassis de ragots, ces commérages douteux parfois rapprochés des magazines de bien modeste niveau comme Gala ou Point de vue. D'autres vouent le chroniqueur de la cour aux gémonies pour avoir consacré sa vie à relater faits, gestes et caractères de courtisans d'un Ancien Régime abominable, insupportable à toute âme républicaine. Saint-Simon ne mérite donc, selon eux, que mépris et indignation.

Dans le premier cas, je songe aussitôt à la réaction première de Jean Schlumberger chargé par le comité de lecture de Gallimard de lire le manuscrit de Du côté de chez Swann et le refusant avec le plein accord d'André Gide, sous prétexte que "ce livre plein de duchesses" n'avait rien à voir avec la bonne littérature, et que son auteur frayait, pour reprendre le mot de Gide, "du côté de chez Verdurin". De même, certains contemporains de Rousseau ne lui reprochaient-ils pas de consacrer des pages entières de ses Confessions à analyser les sentiments d'un enfant, comme si cela pouvait être intéressant, alors que ce sont précisément ces pages qui nous émeuvent aujourd'hui le plus et qui font rayonner pour les lecteurs de tous âges et de toute condition le génie de Jean-Jacques ? Proust n'a-t-il pas écrit des pages insurpassables sur la capacité de l'écrivain, du peintre, de tout créateur, de sublimer l'apparente insignifiance du sujet ? Pour l'oeil de l'artiste, la plus modeste église vaut la sublime cathédrale. Il est du reste curieux de constater que les plus grands écrivains de langue française, Saint-Simon, Rousseau, Proust, ont tous, à un moment ou à un autre, été accusés de ne s'intéresser qu'à des vétilles.

Encore faut-il souligner que les personnages de Saint-Simon, pour tout esprit féru d'histoire sont bien loin d'être insignifiants. Ils nous éclairent sur la vie et la politique à la cour, à Versailles, en France, en Europe. L'immense architecture des Mémoires n'est pas une collection de vues "à la lorgnette"; elle est toute entière construite sur la vérité âprement défendue par l'auteur comme l'a démontré Marc Hersant dans sa thèse sur "Le Discours de vérité dans les Mémoires du duc de Saint-Simon", une vision du monde tout aussi cruelle mais plus variée, plus nuancée, voire plus ouverte que notre triste mondialisation.

De là à penser qu'il faut être royaliste pour s'intéresser à Saint-Simon, seconde objection majeure formulée par certains spectateurs occasionnels, c'est signifier qu'on ne peut admirer Chartres, Amiens et Piero della Francesca qu'à condition d'être catholique, lire la poésie chinoise qu'en étant taoïste, aimer Faulkner qu'en connaissant le sud des Etats-Unis comme sa poche. C'est en réalité fermer toutes les portes de l'intelligence, de l'esprit, de la sensibilité et de l'imagination.

Un jour, au Musée de Tours, dont je présentais les collections à un groupe de psychanalystes venus à l'occasion d'un congrès, je m'attardais un peu longuement devant les deux merveilleux Mantegna, Le Christ au Jardin des Oliviers et La Résurrection, m'efforçant de célébrer leur beauté et d'éclairer les raisons de la fascination que de telles oeuvres peuvent exercer. A l'issue de cette visite, l'une des psychanalystes s'approcha de moi pour me dire qu'en effet les deux tableaux méritaient bien notre admiration, tout en ajoutant, comme une réserve fondamentale : "évidemment, il y a le sujet !". Dans son esprit, certainement, l'émotion esthétique ne pouvait se délier de la croyance religieuse. Sans la foi, l'émotion ne pouvait qu'être superficielle, circonstanciée et retenue. Pourtant, moi-même je n'ai pas cru devoir me convertir au bouddhisme pour admirer la transfiguration spirituelle des sculptures khmeres ni sacrifier aux dieux de l'Olympe pour me sentir emporté par la frise des Panathénées.




Saint-Simon provoque chez quelques lecteurs ou spectateurs une animosité intempestive, révélatrice d'une incompréhension profonde de ce qu'est le travail de l'écrivain et de l'historien, tributaire de son époque et de son milieu, et, accessoirement, une troublante méconnaissance des travers de l'humanité. Où trouver en effet dans toute la littérature française une étude de moeurs aussi poussée, une galerie aussi éblouissante de portraits en actes, cette multitude de scènes de la vie de la cour dont les protagonistes se livrent sous nos yeux à une véritable "guerre des signes" (1), si proche de la nôtre ? Entre des centaines d'autres exemples, Saint-Simon lui-même exigeant des parlementaires qu'ils saluent les ducs et pairs en soulevant leur bonnet, la princesse d'Harcourt cherchant délibérément à bouleverser à son profit la hiérarchie des tabourets, Vaudémont s'emparant à Marly d'un siège à dos pour qu'insensiblement on le lui accorde à Versailles, toutes ces faveurs recherchées, ces requêtes tour à tour tempétueuses et suppliantes, ces stratégies de salon sont-elles éloignées des calculs de nos contemporains, affamés de reconnaissance, de titres, de hochets, ou, à défaut de situation sociale dominante, de voyages, de vêtements, d'accessoires, de signes enfin qui marquent en effet plus profondément encore qu'une mécanique de cour l'esprit aliéné de notre temps ?

La pertinence et la cruauté des tableaux de Saint-Simon n'auraient pas tant de force sans la vertu d'un style au fil de la plume, ne se refusant aucune liberté lexicale ou grammaticale qui permette de mieux saisir la quintessence d'un personnage ou d'une situation, quitte à emprunter aux univers linguistiques les plus variés, comme lancé dans une conversation infinie avec le lecteur. Dans Du côté de chez Swann, le grand-père du narrateur goûtant "ignorance ou panneau" dans la phrase de Saint-Simon citée par Swann, n'est qu'un des innombrables admirateurs d'un style absolument unique, faisant se cotoyer dans une même phrase langage de cour et vocabulaire populaire, cadence classique et répétition délibérée, anacoluthes et alexandrins, ruptures et harmonie, longs développements et accelerandi abrupts. L'écriture vive, contrastée, parvient à enchasser dans les mots une matière éclaboussante de vie. L'instinct de l'écrivain fait se succéder à un rythme enivrant portraits, scènes, histoires. "Un Tacite à la Shakespeare" écrivait Sainte-Beuve, évoquant dans une même formule la cruauté sèche de l'un et le souffle enflammé de l'autre. C'est ce feu sans aucun doute qui faisait dire à Jean Cocteau que "la plume de notre duc trouait la feuille".

Saint-Simon manque à notre époque. Beaucoup de ceux qui se sont approchés des cercles de la puissance politique et sociale s'y sont essayé. Mais il ne suffit pas d'un sens aigu de l'observation, d'une connaissance approfondie de l'humain, d'une maîtrise absolue du style, ce qui est déjà beaucoup demander; il faut en outre la conviction d'écrire au nom de la vérité une et indivisible. On peut aujourd'hui la relativiser voire la ridiculiser; cette fixité, qui n'est pas qu'un absolu politique, donne sa force à l'entreprise des Mémoires. Son oubli ne permet pas d'appréhender le lieu d'où Saint-Simon juge et pèse les âmes, au mépris des applaudissements mercenaires. Car elle est à la fois la source, l'inspiratrice et l'instrument de son génie. Nier l'intensité de cette flamme initiatrice, c'est en effet réduire l'oeuvre, Mémoires de Saint-Simon ou Recherche de Proust, à une collection de vignettes que l'on se refuse à lire, à écouter dans leurs vraies lumières, celles de l'Histoire et de la Littérature.


Philippe Le Leyzour

(1) J'emprunte cette expression à Marc Hersant, op. cit., page 793.